Une insomnie,

Un livre.

J-B PONTARLIS - Marée basse Marée haute. Un livre pas bien long mais qui m'a caressé la joue au creux de l'oreiller. Mon matelas devenu plage, ma couette devenue succession de vagues et de courants d'eau salée, j'ai plongé entre les marées avec délectation. De marées en marées, de petites histoires de ruptures, de mort, de désamours, de solitude, d'abandon, des histoires de vies à marée basse.

Le psychanalyste Pontarlis est décédé en 2013. Ce livre posthume est inspiré par quelques séances sur le divan qui ont en commun ces ruptures, avant que la marée ne remonte enfin ! A chacun je pense d'analyser soi même le point commun entre ces tranches de vies. Pour moi c'est de l'espoir en barre, doublé d'une façon de raconter qui va à l'essentiel, une réflexion sur la vie avec ce qu'elle est, instable, vue par le prisme de la sagesse, de la sérénité, de la tendresse d'un homme de 90 ans qui aura passé sa vie à écouter...et qui vous caresse la joue.

J'ai plongé dans ce livre comme dans une vague, il m'a rapproché de mon océan chéri. Je suis sur une plage, dans le bruit des vagues et du vent, la marée est basse mais remontera me caresser le bout des pieds, me revigorer, bientôt. Entre l'écume et le sable, je résisterai à l'appel de l'horizon, au chant des sirènes.

Bien entendu, le chapitre qui conclue ce livre et que je cite ici en premier -Marées- me touche tout particulièrement, comme écrit pour moi, pas moins que le deuxième -Humeurs changeantes- l'un indisociable de l'autre, bien entendu.

Marées

Chaque été, je passe mes vacances au bord de la mer — c’est une nécessité pour moi — et chaque jour je consulte l’horaire des marées. Basse mer, pleine mer, marée basse, marée haute, marée montante, marée descendante, grande marée. Ces mots, à eux seuls, me donnent à rêver.
Quand la mer se retire, je vois des estivants, parents et enfants, s’avancer sur la plage qui s’allonge mètre après mètre jusqu’à rendre la mer au loin à peine perceptible, elle se confond avec le ciel. Ils vont à la recherche de coquillages dont les enfants feront collection comme d’autant de bijoux précieux, ils ramassent des coques, des palourdes comme on cueille des fruits sur l’arbre, ils font provision de moules qu’on fera cuire pour le repas du soir. Je me dis que ces coquillages, ces coques, ces palourdes, ces moules en grappes, ces bouts de
bois rongés par le sel marin, ces morceaux de corde tombés d’un bateau de pêche, figurent ce qui est déposé dans ma mémoire : de petits restes -comme ils me sont précieux- qui seront tout à l'heure recouverts par la marée haute mais
qui réapparaîtront, ceux-là ou d’autres, quand la mer de nouveau se retirera.
Marée basse, marée haute, cette alternance est à l’image de ma vie, de toute vie peut-être. J' attends que les vagues atteignent la plage pour aller à leur rencontre. Aussitôt je plonge dans l’eau, je nage, la mer m’enveloppe et me porte. Je ne suis qu’un corps vide de pensées, un corps souple, actif, un corps retrouvé. Je suis tout entier dans le présent. je n’ai plus d’âge.
Autrefois, au lycée, notre professeur de géographie nous expliqua que le phénomène des marées était dû à l’influence de la lune. J'eus peine à le croire, tant je voulais que les mouvements de la mer ne résultent que d’elle-même.
Elle était une personne, elle était une divinité.
Nos humeurs changeantes seraient-elles, elles aussi, soumises à l'influence de la lune ?
Il ne me déplaît pas d’être un lunatique, de connaître les plaisirs minuscules que m’offre la marée basse pour éprouver quelques heures plus tard les plaisirs majuscules que me procure la marée haute.
La vie s'éloigne, mais elle revient.

Les pierres, tout comme les morts, ignorent les humeurs.

Humeurs changeantes

Comme je la trouve belle, comme elle me séduit, l’antique théorie des humeurs !
Que nous enseigne-t-elle? Que les humeurs sont au nombre de quatre - sang, phlegme, bile, atrabile - comme sont quatre les éléments - eau, terre, air, feu. Ainsi, notre corps serait en résonance avec l’univers. Elle nous enseigne aussi, cette théorie qu’on tient aujourd’hui pour dépassée, que les humeurs circulent, qu’elles sont vagabondes et que, si nous ne parvenons pas a les réguler - Peurythmie -, elles sont à l'origine des maladies de l’âme.
Nous le vérifions chaque jour: nos humeurs changent comme le temps qu’il fait. Combien de journaux intimes en témoignent quand ils enregistrent notre météorologie intime. Quatre humeurs, soit. Mais entre elles tant d’étapes intermédiaires, tant de nuances. Des nuances semblables à celles des couleurs, semblables aux variations du ciel qui ne se limite pas à être bleu azur ou tout noir.
Je n’aime pas le beau fixe, moins encore le ciel bas et si couvert qu’il devient un couvercle. J’aime le temps changeant, la pluie fine, les éclaircies, les orages et les éclairs.
Je n’apprécie guère ceux qui sont toujours d’humeur égale, qu’elle soit bonne ou mauvaise, les perpétuels joyeux ou les perpétuels maussades.
Les circonstances ont voulu que, ces récents jours, deux de mes amis m’aient fait part de leurs changements d’humeur.
Dans le cas d’Edgar, la journée se déroule ainsi. Quand il se lève le matin, le plus tard possible, son humeur est massacrante (c’est le mot qu’il emploie). Le monde est horrible, peuplé d’imbéciles, d’ambitieux sans scrupule, de pauvres types, de violents. Autant rester couché, se mettre à l’abri de tout ce bruit, de toute cette fureur.
Il ne s’épargne pas dans ce jeu de massacre : « Ma vie n’a aucun sens, elle est minable. Je passe mon temps à faire semblant, à donner le change, je ne vaux pas mieux, que les autres, comme eux je suis un imposteur. »
Au fur et à mesure que les heures passent, de brèves éclaircies se succèdent et, quand vient le soir, Edgar, -tout en se moquant un peu de lui- même, n’est pas loin de s’écrier: « La vie est belle ! ».
Dans le cas de mon autre ami, c’est l’inverse. À peine sorti du lit, il se sent plein d’allant, il a hâte de rejoindre son bureau où l’attend un travail pourtant fastidieux, il ne voit en ses collègues que des amis et, s’il entend monter de la
rue des bruits stridents, il se félicite que son quartier soit aussi animé. Mais, à l’heure de l’entre chien et loup, quand la lumière du jour pâlit et que la nuit tombe, cela ne manque pas, il tombe avec elle dans la « déprime ».
Je me disais, en écoutant mes deux amis, que s’ils pouvaient ainsi passer du haut au bas, ou du bas au haut, comme le font les maniaco-dépressifs, aujourd’hui qualifiés de « bipolaires », c’est qu’ils ne faisaient pas confiance, l’un et l’autre, à l’humeur vagabonde, celle qui ne cesse de naviguer entre les deux pôles, entre les deux extrêmes. L’humeur, telle la mer, est liquide.
L’humeur vagabonde se refuse à se fixer, à occuper une place déterminée.
Peut-être est-ce cette mobilité qui nous rend les femmes attrayantes. Leur visage fermé s’entrouvre l’instant suivant. Leur regard qui paraissait nous ignorer se tourne vers nous. Leurs yeux noirs sont lumineux.
Seule l’humeur vagabonde apporte du trouble dans nos vies. Les pierres, tout comme les morts, ignorent les humeurs.

Tag(s) : #Bouquiner, #DES MOTS ET DES AUTRES

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