Au sortir de l'écriture minimaliste, épurée, "publicitaire" (puisqu'il l'est) de Grégoire Delacourt, j'ai fais un méga grand-écart pour rentrer dans le monde poétique de l'auteur tunisien Ali Bécheur.

Écriture hors norme, loin de "ce qui se lit", on est carrément décontenancé dès les premières pages, l'auteur annonçant lui même une "lecture exigeante" avec ce nouvel ouvrage.

Un choix s'offre à nous, abandonner, ou se laisser tranquillement emporter dans le rythme de ces looongues phrases interminables. Je n'ai vraiment pas regretté de me laisser embarquer dans la lenteur d'une écriture qui nous impose au fil des pages à prendre le temps des mots, le temps de lire et très souvent de relire.

Page après page, au rythme du vol de l'épervier, libre, comme l'histoire de ce vieil instituteur de retour aux sources, au rythme de l'oasis, de l'ocre du désert, du voyage, de la chair et de la mémoire...

Poétique à souhait, il suffit d'y plonger et de s'y noyer, tout doucement, avec bonheur. Je me suis souvent demandé dans quel état de transe il fallait arriver à s'abandonner pour écrire aussi bien ! (dis autrement : je sais pas ce qu'il prend Ali mais j'en veux bien aussi !)

Je reviendrai plonger dans la poésie de Bécheur, comme je reviendrai chez Delacourt, car j'aime à penser, comme dans tous les arts d'ailleurs, que des styles différents puissent cohabiter au pied de mon lit. L'essentiel étant au final la façon dont le livre s' "image" et se vit dans la tête du lecteur...

J'ai repéré ces quelques extraits choisis, un pur délice. C'est long, je sais...pour ceux qui aiment prendre le temps, qui souhaite faire une pause, au cas où il en passe ...

Au rythme de la mémoire...

Pourtant, comme ils étaient beaux, mes enfants. Une aura de grâce nimbait leur carnation d’abricot. L’attention leur fronçait le sourcil sur la sombre limpidité des yeux où se succédaient la curiosité, l’incrédulité, l’effarement, l’étrange attrait des mots jetés sur leur nudité comme caftans d’émir, tuniques brodées d’or pour de mirifiques princesses qui allumaient des feux follets dans leur prunelle, comme si j’étais leur Shéhérazade diurne, armée d’une règle et d’un bâton de craie grinçant des lettres sur le tableau.

Mais rien ne survivra à l’adolescence, à l’appel des sirènes de l’ailleurs, des bidonvilles d’ici ou d’autre part, aux queues de rat qui charbonnent l’arc des lèvres, aux touffes de poils qui gâchent la pureté de l’ovale, au lisse de la peau que grêle le grenu de l’acné, au regard inquiet puis avide où vacillera la sauvagerie d’une vision de viol, de filles forcées derrière un roncier. Avec pour tout bagage leur beauté perdue avec l’enfance, ils resteront là, adossés à la lèpre d’un mur, dans quelque favéla sillonnée de rigoles nauséabondes, se repassant un mégot, fourguant des roses des sables à des touristes braisés, matant des femmes à poil sous des dos nus et des shorts ras du cul, débitant en chapelet des obscénités où le fantasme se mêle à la déjection, excrétées comme crottes de biques de leur bouche aux dents pourries de tabac et de mauvaise bière.Les lèvres ni les joues de pâtre ne résisteront aux rires graveleux, pas plus que l’éclat velouté des filles aux rougeurs de la puberté, aux regards en coulisse, aux hanches qui s’alourdissent et à la houppe qui viendra embroussailler le bout de leur ventre.

Il ne reconnaitraient guère, leur moâllem*. Non pas tant parce que le temps est passé, mais parce que notre monde est celui du signe, sur la terre comme au ciel. Seul un visionnaire, peut être, en déchiffrerait le sens. Ou l’épervier, là-haut. Solitaire, sibyllin.

Nos années ne sont que traces effacées.

* maître, instituteur.

CHEMS PALACE / (du grand) Ali Bécheur

Au rythme du désert...

Une lueur empourpra l'horizon des ergs, virant au violet, et l'étendue prit la teinte des olives écrasées sous la meule qu'entraîne la ronde du chameau aveuglé. Je me tenais au bord d'un espace en déshérence, abandonné à moi-même, tapi au centre du monde, comme la vacuité au centre de l'être, dont je découvrais les abysses dans cette fêlure où l'existence frémit, sidérée. Le sentiment de la solitude me transperça de part en part, semblable au sabre du poète, en ce lieu délié, où les chaînes tombent. Lisière intraitable, incontrôlable, où tout pouvoir est désarmé, ultime refuge des rebelles, des relaps et des prophètes hallucinés, où la modernité se dépouille de ses atours tapageurs. Ici n'ont cours les chèques ni les cartes bleues, plans de carrière, actions, obligations, fonds de retraite, frappés d'inanité, où rien ne se vend ni ne s'achète, où rien ne survit hormis le vent et le sable, où l'homme ne fait que passer sans laisser de traces. Où il est seul et nu comme devant la mort, à laquelle tout renvoie, sans rémission ni échappatoire.
Posté à la frange de l'océan de sable, ce lieu, pensais-je, est celui de la vérité puisqu'il résume la vanité du monde.

CHEMS PALACE / (du grand) Ali Bécheur

Au rythme des hommes et de la beauté des femmes avec ces descriptions toujours trop courtes...

Au ras de l'implantation des cheveux, le foulard masque les oreilles, se noue sur la nuque, encadre la haute architecture du visage. Le front impérieux, abrupt, surplombe le nez busqué et, sous l'éminence de l'arcade sourcilière, la bouche échancrée, les lèvres presque violettes qui lui auraient donné l'air d'une idole aztèque, sans les tatouages dessinant d'un trait bleu de nuit une étoile à la jointure des sourcils, le troisième oeil, l'oeil de la connaissance sinon de la voyance. Une lune monte sur la pommette droite et sur l'autre s'inscrit l'idée d'un palmier, alors que de la ligne incurvée de la lèvre inférieure jusqu'au menton un chevron de palmes se dessine, de sorte que c'est l'oasis qui se décrit sur sa face, exprimant son essence de sable et d'eau transmutée en ce palais d'ombre et de lumière par la gloire des astres.

CHEMS PALACE / (du grand) Ali Bécheur

Si les gazelles grimpaient aux arbres, Messoûd, son fils, en serait une, mâle, qui embrasse le stipe de tout son corps affûté, soulignant la tension du jarret et la cuisse fuselée que découvre le short raide de boue et de sueur, tous muscles bandés sous l'effort jouant sous la peau d'ébène. Une mécanique bien huilée d'articulations, de tendons et de chair noueuse, se hissant, une traction après l'autre, jusqu'à la couronne d'où s'éploient les bouquets dorés. Trônant sur le coeur du palmier, il détache une grappe d'un coup de menjel (serpe) chirurgical. la nuque à la renverse, je vois l'éphèbe se découper contre l'éblouissement du ciel, sombre, svelte, nimbé de clarté, tel un Pan qui aurait troqué sa flûte contre une serpe, parmi le boucan des cris d'orfraie et l'inlassable tapage des moineaux.

CHEMS PALACE / (du grand) Ali Bécheur

Et là, sous mes yeux ébahis, surgissait une bacchante, drapée dans son péplum pourpre sous lequel son corps répondait à chaque battement par une brusque tension de muscles bandés puis relâchés dans le même mouvement, comme si le son la traversait de part en part, verticalement, de la tête aux pieds, cambrée contre la lumière où le cuivre s'alliait à l'étain en une aura de flammes. Ses bras nus, déployés de part et d'autre du buste figuraient deux branches que le vent agite et desquelles deux oiseaux prenaient leur essor, battant des ailes. Des vagues de frissons parcouraient sa poitrine tressautant sous le chatoiement de l'étoffe, offerte et dérobée tour à tour, où l'onde de choc gagnant les hanches, suscitait une houle de frémissements. Je ne pouvais en détacher les yeux, médusé, quand, dans un élan soudain de tout le corps, elle se jeta en avant, comme si, foudroyée, elle allait s'effondrer face contre terre, et que, d'un geste aussi prompt qu'inopiné, elle saisit le bas de sa vêture qu'elle releva jusqu'aux seins, dévoilant en un éclair des cuisses pleines au confluent desquelles j'entraperçus la mangue d'un pubis épilé que blasonnaient des armoiries mauves.
Une danse païenne.

CHEMS PALACE / (du grand) Ali Bécheur

Elle descend de la limousine que l'hôtel a mandée à l'aéroport pour l'y attendre, sourire aux lèvres. Pas un sourire racoleur de star comme elle pouvait se le permettre, non, un sourire discret, distrait, assuré de son empire. Léger frisson retroussant, mais à peine, la commissure des lèvres pulpeuses, que rehausse un rouge de la même nuance que le justaucorps épousant le galbe glorieux du buste, s'incurvant sur le creux de la taille, où il s'écarte en deux pointes de part et d'autre du nombril, fermé en une cascade de boutons nacre, laquelle se précipite du haut d'un décolleté dévoilant la vallée des seins, orgueilleux et ambrés. Sanglé dans un ensemble pantalon rose indien qui moule l'amphore des hanches, tombe, fluide, autour des jambes, déliées, flotte autour des chevilles où s'entrelacent les lanières des sandales à talons aiguilles qui lui confèrent des allures de félin, spécialement conçues pour son pied par son chausseur florentin.

CHEMS PALACE / (du grand) Ali Bécheur

Le soir après cette semaine à l'usine, dans le bruit du souffle des machines, des carshers, l'odeur du cambouis et la chaleur moite du hangar, de la même façon que j'ai aimé m'évader dans la poésie de Chems Palace, je me suis laissé allé à me détendre de tout mon corps, passé la pointeuse, sur le chemin du retour, les yeux brûlants, sur la musique d'ABAJI qui colle parfaitement au monde d'Ali Bécheur...

Tag(s) : #Bouquiner, #DES MOTS ET DES AUTRES

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