Black blocs (fin)

Politique de la critique : Black Blocs et mouvement « antimondialisation »

Ce portrait trop rapide des Black Blocs aura permis de faire comprendre la nature partiale et partielle des attaques verbales menées contre les Black Blocs et leurs alliés aussi bien par les politiciens officiels et les journalistes que par plusieurs porte-parole de la frange réformiste du mouvement « antimondialisation ». Ces critiques laissent entendre que les Black Blocs sont tout sauf des lieux où s’incarnent la démocratie directe, la liberté et l’égalité et que ceux et celles qui ont recours à la force sont souvent riches d’une expérience militante qui les a conduit à penser l’action directe violente comme légitime dans le contexte présent. Il est bien sûr possible d’être en désaccord avec les Black Blocs et leurs alliés, mais affirmer publiquement qu’« [i]ls n’expriment pas une opinion » (comme le dira en marge du sommet du G8 à Gênes le Premier ministre belge et président de l’Union européenne) relève au mieux de l’ignorance, au pire du mensonge. Les Black Blocs sont aussi dépeints comme des « barbares » et des « casseurs nihilistes » (Bernard-Henry Lévy ) ou même comme des alliés objectifs des terroristes islamistes (Alain-Gérard Slama, dans le Figaro-Magazine). Les grands médias et les agences de presses se font le relais de cette campagne de dénigrement et se permettent même de condamner explicitement ces « casseurs qui discréditent régulièrement les manifestations contre la mondialisation » et qui constituent un « véritable cancer du mouvement », comme l’écrit un journaliste de l’Agence France Presse. Enfin, Susan George d’Attac et de Greenpeace-France, concède que les Black Blocs et leurs alliés ont permis au mouvement d’obtenir une plus grande visibilité médiatique mais se désole qu’« à la dernière minute, arrivent des gens qui n’ont pas participé à la préparation [des manifestations] et se mettent à faire n’importe quoi. Cette attitude [est] profondément antidémocratique ». Ces critiques des porte-parole réformistes à l’endroit des Black Blocs et de leurs alliés ont deux conséquences déplorables pour le mouvement : elles encouragent la répression policière ; elles tendent à atténuer l’ampleur du mouvement, puisque les « casseurs » sont présentés comme des électrons fous sans conviction politique.

1. La répression : l’unanimité entre les porte-parole réformistes, les intellectuels de droite, les médias et les politiciens officiels facilite le resserrement de l’étau légal et répressif sur les Black Blocs et leurs alliés. Que les policiers et les divers services secrets répliquent par la répression et la violence à la force des Black Blocs et de leurs alliés est dans l’ordre des choses, mais la violence policière est sans commune mesure avec celle des manifestants et il n’est pas exagéré de parler d’« émeute policière » dans plusieurs cas de manifestations contre la mondialisation du capitalisme. Enfin, le « Groupe Terrorisme » du Conseil de l’Union européenne a décidé le 13 février 2001 que les « actes de violence et de vandalisme criminel commis par des groupes extrémistes radicaux » lors des manifestations contre la mondialisation du capitalisme devraient être considérés « comme infractions à l’article premier de la décision-cadre relative à la lutte contre le terrorisme ». L’ampleur des attaques légales et physiques contre les Black Blocs et leurs alliés s’explique par les théories sociologiques qui indiquent que les policiers seront d’autant plus violents qu’ils savent que les citoyens auxquels ils font face sont marginalisés et n’ont pas d’alliés de poids, que ces manifestants aient recours à la force ou non . Bref, les critiques des porte-parole réformistes s’inscrivent dans un discours qui favorise la répression policière et encourage l’« opinion publique » à exiger de la police une approche brutale et répressive à l’égard des « jeunes casseurs anarchistes ». Les porte-parole réformistes condamnent bien sûr la violence policière mais aussi et toujours celle des Black Blocs et autres « anarchistes », indiquant aux policiers que ces « extrémistes » sont isolés et que tout le monde se réjouira s’ils sont enfin neutralisés.

2. Minimiser le mouvement : à première vue, les porte-parole des réformistes se dissocient pour des raisons morales des « casseurs » qu’ils pourraient pourtant considérer comme leurs alliés politiques. Susan George elle-même propose toutefois de penser la violence politique « en dehors de toute question morale ». L’attitude politique des dirigeants de groupes réformistes à l’égard des militants ayant recours à la force est influencée par la structure politique dans laquelle ces dirigeants ont choisi de s’engager : ils cherchent à adapter leurs pratiques et les discours en fonction de canaux de communication, de réseaux d’influence et de modalités financement dont les normes d’inclusion et d’exclusion sont définies par l’État . Pour préserver leur respectabilité aux yeux de l’État, les porte-parole réformistes savent qu’ils doivent se distancer publiquement des Black Blocs et de leurs alliés. Les politiciens officiels expriment d’ailleurs très clairement cette exigence : « Je veux entendre les responsables de tous les mouvements et partis démocratiques, partout dans le monde, prendre leurs distances avec les casseurs », déclara ainsi suite au Sommet du G8 à Gênes (juillet 2001) le premier ministre belge et président de l’Union européenne. L’élite de certains groupes politiques sait aussi qu’elle ne peut respecter l’autonomie de chaque participant et la diversité des tactiques à ses défilés et elle impose donc une discipline stricte grâce à un service d’ordre musclé . L’État sait une fois de plus distribuer les félicitations. Lors du Sommet des Amériques à Québec (avril 2001), le Premier ministre du Canada distingua les manifestants qui avaient eu recours à la force de ceux et celles qui avaient défilé pacifiquement loin du périmètre de sécurité dans la Marche des peuples et il n’hésita pas à « remercier la FTQ [syndicat de la Fédération des travailleurs du Québec], qui avait ses propres gardes de sécurité » encadrant cette marche . Les porte-parole de la Marche des peuples ne s’étaient pas contentés d’imposer un service d’ordre, ils critiquèrent aussi les milliers de manifestants qui très loin de leur défilé avaient décidé de s’en prendre au périmètre de sécurité, la porte-parole Françoise David disant ainsi « non à cette violence » orchestrée selon elle par « un très petit groupe » d’individus .

Les porte-parole réformistes font le calcul politique qu’il est plus avantageux pour eux de répéter ce que l’État veut qu’ils disent plutôt que de se déclarer solidaires de ceux et celles qui, dans la rue, se croyaient leurs alliés de lutte. Les dirigeants réformistes ont pourtant d’autres options : ils pourraient se déclarer non-violents mais rappeler que les Black Blocs et leurs alliés font eux aussi partis du mouvement et que leurs actions ont un sens politique. Ils pourraient même « utiliser » les Black Blocs pour faire pression sur les représentants de l’État, en déclarant : « regardez, il y a dans la rue des gens très en colère et vous avez donc intérêt à négocier rapidement avec nous pour calmer le jeu ». Ils ont fait un tout autre choix, au risque de présenter une image tronquée du mouvement et d’encourager la violence et la répression policière. Alors que les réformistes s’inquiètent publiquement que les Black Blocs soient manipulés par la police, il semble que les réformistes se laissent eux aussi manipuler. Entre les actions des Black Blocs et les paroles des dirigeants réformistes, il n’est pas évident que ce soient les premières qui nuisent le plus au mouvement.

 

par F. Dupuis Deri

 

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