20 Octobre 2017
« Vaut-il mieux lutter contre une institution patriarcale foncièrement oppressive pour les femmes… ou aider les prostituées à exercer leur métier dans de bonnes conditions en acceptant l’idée que la libre disposition de son corps autorise à en faire un usage mercantile ? »

Grisélidis a voulu qu’on inscrive sur sa tombe : Ecrivain, peintre, prostituée. Un seul cri lie tous ces mots. C’est donc qu’il faut les lire ensemble. Grisélidis, "catin révolutionnaire”, se fit connaître du public en devenant, au milieu des années 1970, l’une des figures du mouvement de revendication des prostituées. Mais elle fut aussi l’auteur de livres prodigieux, comme Le noir est une couleur, roman viscéral où sa vie sert de matériau à son récit.
Je pose le masque de la femelle-servante, ma nudité est une armure étincelante, inexpugnable - rien ne me viole, rien ne me vole et je ne rends pas - je PRENDS.
Seule maîtresse à bord de mon corps, et la nuit tout entière est ma cuirasse cloutée d’or.
Quand m’abordent dans l’ombre ces vieux sorciers impuissants, je fouille dans leurs entrailles, je tends leurs muscles, j’aiguise leurs souffles - ils se cabrent sous mes caresses et parcourent en hennissant le fluide désert satiné qui ondule sous leur sexe.
Suis-je absente, suis-je présente ?
Je suis enveloppée de passé, et déjà caparaçonnée de futur...
Ma liberté m’éclate dans les doigts comme une lourde grenade pleine de fric.
Hommes, hommes, hommes !
Vous qui me traquez dans les rues...
Je suis une et multiple à la mesure de vos désirs, parée de rêve, offerte et interdite - Celle que vous vous payez, c’est mon Double... car mon identité secrète est enfouie si profond que vous ne la trouverez pas...
Je suis cachée sous des milliers de peaux que vous ne trouverez pas jusqu’à la dernière, celle qui est invisible et n’appartient qu’à moi.
Toutes son chères, et précieuses, douloureuses, douces, glorieuses. Je ri’en enlève aucune sans l’avoir remplacée, je mue, je suis serpent et femme, jamais usée, jamais blessée.
JE SUIS PUTAIN -
Et je vous glisse entre les mains comme un fruit de glace brûlante.
Oui, nous sommes des PUTES.
Et nos corps sont vos instruments.
Le SEXE est un organe magique, en communion avec ta terre, et tourné à la fois vers la vie et la mort...
Dans votre civilisation de refoulés et d’aliénés, on en a fait une maladie, un poison, un mat, une obsession -
La "PERDITION" -
Bande de tarés, vous ne voyez donc pas que vous vous perdez à force de vous priver !
Ces vertueux Chrétiens au Cul stérilisé dans de l’eau bénite me dégoûtent !
Quant à moi, revenue au trottoir et considérant que c’est un ACTE RÉVOLUTIONNAIRE je prends maintenant mon plaisir où je le trouve, ayant enfin débarrassé mon corps et mon esprit de tous ces vieux tabous : "pureté". fiançailles, mariage, fidélité - à quoi ? à qui ? à la poubelle éducative...
Je VIS, et merde au reste.
Nous les Putes qui refusons de nous faire exploiter par votre système, nous ferons la Révolution sur les trottoirs, dans les commissariats, les prisons, les Ministères, les universités, les hôpitaux, partout. On fera sauter tous ces vieux* corsets académiques...
Que tous les hommes qui viennent à nous, "fatigués et chargés", comme il est dit dans la Bible - ceux que nous sauvons du suicide et de la solitude, ceux qui retrouvent dans nos bras et dans nos vagins l’élan vital dont on les frustre ailleurs - ceux qui repartent, les couilles légères et le soleil au cœur - cessent de nous emmerder, de nous juger, de nous renier, de nous taxer, de nous matraquer, de nous enfermer, de nous prendre nos gosses pour les mettre à l’Assistance Publique, d’enfermer nos amants et nos hommes de coeur...
Qu’on nous reconnaisse belles, utiles, désirables, habiles, qu’on reconnaisse que nous faisons bander et éjaculer des milliers d’hommes et que l’argent gagné à la sueur de nos culs et de nos cerveaux est à nous et que nous l’avons mérité Qu’on nous honore et qu’on nous respecte comme dans l’Antiquité où les Poètes nous ont chantées et célébrées comme des Reines -
Chacun à sa place -
L’ouvrier à l’usine, l’épouse au foyer - et les Putes au trottoir, étincelantes et scintillantes comme les joyaux de la nuit -
Nous les grandes Artistes de l’amour, nous ne vous faisons pas de mal.
Si vous nous en voulez aussi férocement, c’est que nous remettons en question tout votre engrenage d’exploitation meurtrière.
Nous refusons la guerre...
Nous préférons l’AMOUR.
Nous refusons la servitude des usines et des bureaux, du mariage, des patrons et de l’État.
Nous sommes LIBRES, malgré vos interdits et vos brimades. Libres d’être là, ou ailleurs, ou nulle part - libres de nos corps - libres de notre argent - libres de notre temps - libres de notre espace - libres de nos gestes et de nos parades -
Je me PROSTITUE -
Pour ma liberté présente et future -
Pour que ma vie explose dans un chatoiement périssable et superbe —
Je ne veux pas de vos attaches, de vos pièges, de vos chantages, de vos contrats et de vos aumônes —
Je veux me lever et me coucher quand je veux -
Je veux vous faire bander QUAND JE VEUX - Vous éjaculerez quand je veux -
Vous me ferez jouir quand je veux -
Et vous me paierez -
Le plaisir que je donne est très cher -
Je suis votre Maîtresse-Courtisane -
Et vous êtes mes valets -
Je revendique ma prostitution comme une DÉLINQUANCE -
Pour mieux cracher à la gueule de vos lois - de vos prisons - de vos asiles - de vos écoles - de vos casernes -
Sur vos masturbations chimiques et électroniques, vos armes, vos uniformes et vos ordinateurs.
Et une excellente émission du côté de France Inter : textes de Grisélidis Réal mais aussi débat avec le porte-parole du STRASS ( syndicat du travail sexuel ) travailleur du sexe, Thierry Schauffauser.