Grosse déception...la revue RACONTER LA VIE qui devait sortir en kiosque en janvier ne verra pas le jour. 2 numéros concoctés par les éditions Seuil, la République des Idées et le site Raconterlavie.com étaient pourtant déjà bouclés ! Bah, on ne me demande pas de rembourser le demi smic de droits d'auteur, c'est déjà ça. Je garderai surtout la fierté d'avoir été sélectionné pour ouvrir cette (fictive) aventure...mais quand même, comme dirait le poète, ça fait quand même un p'tit peu mal au cul !

...il me restera ce qui devait paraitre, dont je copie-colle ici les 2 dernières parties inédites, les autres ayant déjà été publiées (www.billybop.fr). Ils tenaient à ce que je fasse une présentation, à ce que je choisisse un titre qui leur convenait, que je parle d'argent...ce que j'ai docilement fait, mais c'est pas vraiment ce qui m'a éclaté le plus, ça non ! J'ai vraiment détesté ça même, devoir se présenter comme ça, sous la contrainte.

Mais tout ça est déjà ancien, j'ai depuis changé de travail et trouvé plus d'humanité ailleurs depuis déjà 2 mois mais ça...c'est une autre histoire !

 

L’homme aux 50 métiers

Proposition de titre : Mes 50 métiers

Sous-titre : Métiers

Présentation : Être intérimaire.

Citation : J’ai lavé et compté des voitures, trié des colis, chargé et déchargé des cartons par containers entiers, monté des meubles et des marches, percé du béton, troué des routes, compté des culottes, distribué de la publicité, le jour comme la nuit.

Je suis passé par bien des usines, quelques heures, un jour ou deux, une ou deux semaines. J’ai lavé et compté des voitures, trié des colis, chargé et déchargé des cartons par containers entiers, monté des meubles et des marches, percé du béton, troué des routes, compté des culottes, distribué de la publicité, le jour comme la nuit. J’en ai vu des univers, des machines qui changent en permanence, rencontré des collègues. Je ne m’ennuie pas et, comme demain est incertain, je suis naturellement dans l'instant. Ce rythme est riche d'apprentissages, à condition d’accepter des boulots considérés comme ingrats, les pieds calés dans des chaussures de sécurité et de s’habituer à composer avec peu d’argent !

Il y a bien des années, j’ai été aide-soignant, le temps de mon contrat d’apprentissage. Ma compagne était alors infirmière en soins intensifs. Nous avions des horaires de fou et un rythme trop speed. À 27 ans, j'ai choisi d'assumer durant plus de dix ans le rôle de père au foyer dans la banlieue sud de Toulouse. Aujourd’hui, mes trois filles ont grandi, ma compagne est formatrice dans une école d’aides-soignants et reprend ses études pour devenir cadre de santé. À 40 ans, je me suis mis à considérer différemment le monde du travail. Un état d'insoumission et d’éveil constant s’est installé en moi. Je n'ai pu accepter la réalité du métro-boulot-dodo qu'à une seule condition : le travail allait devoir avoir besoin de moi, et non l'inverse ! Travailler oui, mais en gardant cette liberté de pouvoir dire non quand j'en ai envie... 

 

On s'insurge volontiers contre la précarité du travail intérimaire, c'est pourtant ma seule façon de choisir, à nouveau. Au début, j'ai été chez Supplay (une grosse agence d’intérim) avant de prendre mes habitudes chez Axe Travail Temporaire, dans le centre-ville de Toulouse. J’ai souvent été envoyé en mission dans une boite de statistiques de roulage (pose des compteurs de véhicules sur les routes, comptage au dictaphone, relevé de plaques d’immatriculation véhicules garés, et véhicules roulants, etc.) Je ne me suis jamais fixé un nombre maximum d'heures, disons que quand j’atteignais 500 ou 600 euros par mois, j'estimais avoir suffisamment bossé. Quand je gagne 1000 euros en un mois, je fais une pause le suivant. Mais bon ça a dû arriver juste une fois… Je travaille, parfois trop, mais je peux dire stop pour aller voir la mer, randonner, faire des courses, récolter des tomates, prendre le temps de cuisiner, inviter des amis, répondre à des mails en retard, être là pour les résultats d’examens de mes enfants, les conseiller aussi sur leur prochaine coupe de cheveux, faire des photos, enregistrer des chansons, écrire, m'investir dans une association, etc. Mes enfants n'ont que deux bandes sur leurs joggings Adidas mais ne manquent de rien pour autant, ils ne se plaignent pas. On ne se crée pas de besoins superflus, on évite de consommer à outrance sans pour autant être des ayatollahs anti-conso.

... de grandes aventures dans de petites missions d'intérim !

/ (Chez Biscottes et Cie) / (Distributeur automatique humain) / (40 pieds) / (Distribuer des papiers)

 

Lutin du père Noël

 

Deux (longs) mois durant, j'ai travaillé dans l'enceinte fortifiée du centre de tri de colis de La Poste Colissimo, en renfort pour ce qu'ils appellent là-bas « la période » – novembre et décembre : période des fêtes durant laquelle le centre dépasse parfois les 200 000 colis-jour et où le pourcentage de lutins intérimaires du père Noël dans la machine à trier dépasse les 80 % !

Deux (longs) mois à me lever à 4 heures du mat pour rejoindre mon affectation en tant qu'agent-réfecteur. J'étais de la minorité chanceuse qui ne décharge ni ne charge les camions mais qui a le privilège d'avoir sa propre scotcheuse et son petit charriot pour aller réparer le colis ouvert, cassé, explosé, pulvérisé, récupérable, ou pas. Fabuleuse chasse au trésor, entre boites de Playmobil, Playstation, sex toys, livres, tricots pour les petits enfants collés par la confiture de coing et iPhone écrasé baignant dans l'huile de vidange…

Deux (longs) mois à comprendre un processus de tri, les différentes tâches qui incombent aux petits humains pour faire tourner la machine non-stop pendant seize heures et même vingt certains jours de cette foutue « période » ! Le balai des camions qui déchargent d'un côté et qui repartent chargés de l'autre. Entre les deux, plusieurs milliers de m² de surface dans laquelle glousse, couine et ronronne sur deux niveaux une immense machine à trier, jaune et bleue.

 

Un agent = une tâche. Les consignes sont précises et définies par des chefs d'équipes qui veillent au grain et scrutent leurs ordinateurs pleins de chiffres, de pourcentages, de rendements dans leur cahute exigüe. Il y a aussi un service spécial armé de 240 caméras de surveillance pour que votre cadeau de Noël ne finisse pas dans les poches d’intérimaires malhonnêtes ! Avant d'être un agent de tri, vous êtes un potentiel voleur, on vous le dit, répète, fait comprendre ! Un jour mon estomac s'est noué quand un copain a traversé l'usine entouré de deux vigiles. Même là où il ne s'y attendait pas, des yeux le scrutaient de près au moment où il a craqué pour un téléphone portable d'un montant équivalent à son salaire.

Dans l'intérim ma durée maximale de mission avait été jusque-là de trois semaines. Deux mois m'ont semblé une éternité. J'ai pu cependant faire ainsi l’expérience du côté rassurant des habitudes de travail qui s'installent peu à peu. Le confort de savoir que demain sera le même, à cet endroit, à faire exactement la même chose, sans avoir à y réfléchir. Juste ne pas oublier ses chaussures de sécurité, ses gants, son petit gilet vert, son thermos de café. Simplement rejoindre, à l'heure où le périph’ est encore désert et les banlieues silencieuses, les autres petits gilets verts qui se mélangent aux petits gilets jaune, orange, selon les grades, les fonctions et les attributions !

J'ai aussi passé pas mal de mes pauses à la cafète, salle télé, sur les banquettes de l'espace-repos, à observer les habitudes et stratégies de chacun pour s'approprier cette petite demi-heure qui marque la mi-journée alors que le soleil n'est levé que depuis deux heures. J'ai entretenu aussi ce petit quart d'heure quotidien privilégié et plein de sens avec Michel, le gars du ménage, soixante ans, ancien cadre chez Total, au parcours dingue. Le genre qui fait oublier que l'on est ici qu'un simple rouage et qui vous rend un peu d'humanité le temps d'une discussion sur le sens de tout ça, l'actualité politique, littéraire, philosophique, entre deux charriots, là où on ne l'attend pas.

Michel, Alain, les mecs là depuis dix, vingt, trente ans, les petits jeunes des cités qu'on met toujours à charger ou décharger, les syndicalistes corporatistes blindés d'avantages jamais contents. Les chefaillons qui ne te calculent pas toujours, et puis les inspections et les regards en coin de ceux encore au-dessus. J'ai consigné tout ça et bien d'autres choses en chiures de mouches sur les premières pages d'un bouquin qu'il m'arrivait de lire entre deux cafés, puis j'ai laissé tiédir, refroidir. Noël est passé, j'ai rangé les chaussures de sécurité, rendu le petit gilet vert et bizarrement eu un peu le vertige. J'avais perdu cette habitude de réfléchir à demain, refaire les annonces, rappeler les agences. Je me suis senti tourner en rond, moi et mes questions. Une danse immobile et, bientôt, un précipice.

 

***

 

J’ai signé il y a quelques mois un CDD d’un an chez Pôle Emploi. Moi, l’intérimaire papillonneur, je suis désormais en charge « d’accompagner les demandeurs d’emploi afin qu’ils s’installent de façon durable dans le monde du travail » ! Mon contrat est un CUI (contrat unique d’insertion). Je suis donc moi-même censé m’aider à m’intégrer dans le monde du travail. Ici, j’ai des collègues, des missions, des locaux, une machine à café, un email professionnel. Je baigne dans les attestations, les formulaires de toutes les couleurs, les protocoles administratifs, les photocopies, les parcours de travailleurs à compacter en CV formatés qui doivent contenir une et une seule page. Je patauge avec tous les acronymes d’usage : « Il faudrait voir si pour ce DE la DR autorise un POEC dans le cadre de son POI. » Je voyage entre les accents des gens qui franchissent la porte, j’aime serrer les mains immenses, chaudes et caleuses des maçons qui me remercient d’avoir pensé avec eux un beau CV tout propre. Sauf que, peu à peu, j’ai cet arrière-goût aigre de ne servir à rien ou à si peu cette machine à traiter l’indemnisation et les pourcentages de placements en formation. Et je m’ennuie en gardant en tête la liberté qu'offrait l'intérim avec des avantages considérables : un bon taux horaire, des primes de précarité et de fin de contrat, des congés, etc.

Je touche aujourd’hui un demi SMIC (640 euros net du mi-temps) et un petit complément de chômage de 50 euros. Je n'avais jamais perçu aucune allocation ; je suis fier de ne rien devoir à personne. Mais là, j’étouffe entre ces quatre murs ; j’ai l’impression de devenir gris. Ne pas savoir aujourd’hui ce que je ferai demain, dans trois jours, une semaine me manque cruellement.

L’aventure me manque.

 

 

 

Tag(s) : #Je travaille la vie est belle !, #PETITE HISTOIRE

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