Ta-tac ! ta-tac ! Sous des tonnes de béton d'un pont de voie rapide. Le bruit régulier des voitures pressées juste au dessus de moi est sans fin,.

Ta-tac ! ta-tac !

C'est là que vit et nous survit une sorte d'homme de Cro-magnon des temps modernes de plus de deux mètres. Cela fait plusieurs années qu'il m'intrigue, marchant toujours d'un pas vif aux bords des routes, entre les voitures et les fossés. Il semble toujours pressé d'angoisses, bras écartés, couvert de plusieurs couches d'habits et de crasse charbon qui fait ressortir le clair de ses yeux. Seul avec lui même, ne croisant jamais aucun regard, comme persuadé de sa transparence, il est là mais absent, entre deux. Il ne fait jamais la manche, fouille juste les poubelles de notre grand gaspillage quotidien, entre deux hypermarchés de la banlieue toulousaine. Il accumule le tout sous ce pont, comme enterré vivant sous ces tonnes de béton et le trafic de la ville, caché dans ses poches, pleines de trésors.

On le voit parfois arrêter sa course folle et s'asseoir pour parler seul, déversant sa colère contre un arbre, un mur, une voiture. Au fil des mois, entre deux portes de l'hypermarché, je le vois vieillir et devenir surtout de plus en plus noir. Il m'arrive parfois de le suivre, en voiture, de loin.

Un sans nom, un sans âge, un sans rien, mais pourtant une histoire.

Ta-tac ! Ta-tac ! Une histoire que je brûle à cet instant de connaître. Une histoire de certainement plusieurs tonnes elle aussi. A cet instant où je mitraille très impudiquement ses tranchées de bouteilles vides, ses accumulations de paires de chaussures par dizaines, de sacs éventrés, habits éparpillés, enchevêtrements sans logique et pelotes de fils du temps. A cet instant où dans un coin, comme fondu dans tout ce bordel, comme noyé dans la crasse et le béton, camouflés là au creux de la ville, au cœur du trafic, j'ai compris que c'était bel et bien deux grands yeux clairs et ronds de surprise qui me fixaient.

Allongé tout au fond du fond de ce fond de pont, j'ai compris tout d'un coup qui habitait là, caché derrière du plastique et du n'importe quoi. J'ai reconnu ces deux mètres de carcasse et ses mains, énormes, animales. Ce regard clair qui ne croise jamais personne se posait à cet instant volontairement sur moi, l'intrus. Depuis combien de temps m'observait-il ainsi apeuré ?

Ta-tac ! Ta-tac ! Un sans nom mais forcement une histoire...un mystère.

- Heu bonjour, ça va ?

- eee...

- Heu, je prends juste quelques photos du lieu, du pont...

- ...

- ...

Je m'efforce de rester à l'aise dans mon attitude, puis m'éclipse, discrètement, sous le poids de son regard et de ma suprise. Arrivé au "rez-de-chaussé", comme revenu d'un autre monde, je jette un dernier coup d'oeil derrière mon épaule. Il s'est levé, et marche à nouveau sans fin, pressé, visiblement tiraillé, comme enfermé, d'un mur à l'autre...

Je décide à cet instant que le sans nom de Carrouf' aura désormais pour moi un prénom : Lucien ! l'homme de Cro-magnon des temps modernes qui, un jour, venu de nulle part, s'est arrêté là sous ces tonnes de béton. Lucien, Lucien, Lucien,...Lucien In The Sky With Diamonds...

 

Le sans nom de Carrouf'
Le sans nom de Carrouf'Le sans nom de Carrouf'Le sans nom de Carrouf'
Le sans nom de Carrouf'Le sans nom de Carrouf'

La pratique clinique avec les sujets SDF confronte à un phénomène tout à fait particulier : l’incurie. Malgré les ressources matérielles offertes aux individus pour subvenir à leur hygiène, on constate un véritable « lâcher prise » relatif aux soins personnels et ce, à un point gravissime. Très vite, l’errant s’enveloppe dans des odeurs, dans des substances corporelles. C’est un « manteau cloacal » qui recouvre le corps, et impacte les relations. Par une confrontation de données psychiatriques, psycho-dynamiques et anthropologiques, l’auteur propose de considérer cette « seconde peau » comme une défense servant à pallier les trous de l’enveloppe psychique, esquissant un territoire subjectif, mais également rétablissant une forme de communication archaïque avec l’objet.

Le Franck Mathieu - Carnet PSY 2014/3 (N° 179)

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